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GOSPEL ET R&B : UNE MÊME VOIX, PLUSIEURS DIMENSIONS

By @itsjaythehost

Un album de R&B sensuel qui s’ouvre sur une prière ?

Daniel Caesar // Crédits : Vladimir Kaminetsky

C’est le choix qu’opère Silk avec Tonight, en 1999. Avant les ballades charnelles et les harmonies soyeuses, l’album de ce groupe découvert par Keith Sweat débute par The Return, une introduction aux accents gospel où ils se présentent comme pécheurs, conscients de ses écarts, mais déterminés à revenir vers Dieu. Le contraste est saisissant. Il peut se lire comme autre chose qu’un simple effet de style : il dit quelque chose de profond sur la relation qu’entretiennent le gospel et le R&B, une relation faite de déplacements, de tensions, de continuités rarement rompues.

L’église comme matrice vocale

Bien avant d’être une influence musicale, le gospel peut se comprendre comme un lieu. Un lieu de culte, mais aussi de communauté, de transmission et de formation. L’église noire n’est pas seulement un espace spirituel : elle fonctionne comme une école informelle de la voix et de la musique. On y chante tôt, collectivement. On y apprend à tenir une note, à porter un texte, à dialoguer avec une assemblée.

La voix issue de l’église n’est jamais décorative. Elle soutient, elle rassemble, elle engage le corps autant que l’esprit. Cette formation vocale et sociale marque durablement celles et ceux qui la traversent, qu’ils restent ou non dans le cadre religieux.

Le Rhythm & Blues comme catégorie

À la fin des années 1940, puis tout au long des années 1950, l’industrie musicale américaine formalise ses catégories. Le gospel est clairement identifié comme musique sacrée. Les autres musiques noires destinées au marché populaire sont regroupées sous une autre appellation : le Rhythm & Blues.

À cette époque, le terme ne désigne pas un style homogène, mais une catégorie industrielle. Il sert à classer des musiques profanes issues d’un même terreau culturel, par opposition au gospel. Le cadre change, le sujet change, mais les pratiques vocales, elles, circulent d’un espace à l’autre.

Avec le temps, le terme R&B se transforme. Il recule parfois dans les discours au profit d’appellations comme la soul (60-70s), avant de réapparaître sous une forme moderne plus large : un espace capable d’absorber des influences multiples —soul, hip-hop, pop— et souvent plus floue, car définie moins par des critères musicaux stricts que par une esthétique vocale, une sensibilité et un positionnement culturel. La voix, elle, traverse ces glissements sans jamais perdre sa charge expressive.

De la soul au R&B : la voix hors du cadre

Les décennies suivantes prolongent ce mouvement. Dans les années 60, la soul s’impose comme un espace d’expression central pour les musiques noires populaires. Beaucoup de ses figures majeures ont grandi à l’église. Aretha Franklin, fille de pasteur, est un des exemples les plus emblématiques. Sa manière de chanter, sa puissance, son engagement corporel, sa capacité à transformer une chanson en moment de vérité sont directement hérités du gospel. Chez elle, cette filiation ne pose pas problème : elle s’impose avec autorité, sans conflit apparent entre le sacré et le profane.

En entrant dans les années 70, certains artistes ne se contentent plus de porter cette tradition par la seule affirmation vocale : ils en interrogent désormais les zones de frottement, les contradictions, les failles.

Chez Marvin Gaye, il ne s’agit pas d’un rejet de la foi, mais d’un déplacement de son expression. Élevé dans un environnement profondément religieux, marqué par une relation complexe à l’autorité paternelle et ecclésiale, Marvin conserve une croyance réelle, mais traversée de doutes. Avec What’s Going On (1971), qu’il impose contre l’avis de Motown (son label), il transforme la prière en question adressée au monde. La guerre, les violences, la pauvreté, la compassion deviennent les sujets d’une réflexion morale portée par la musique. Le sacré n’est plus affirmé comme une certitude, il devient une inquiétude, une recherche. 

Chez Al Green, cette tension s’exprime sur un plan plus intime. Sa soul amoureuse reste profondément marquée par le gospel, dans le timbre, les inflexions, le rapport à la retenue autant que dans ce qu’elle laisse entendre.
Le désir, la culpabilité et l’élévation s’y côtoient, rendant la frontière entre le profane et le sacré instable. En 1974, un épisode de violence grave qu’il subit agit comme un point de bascule. Deux ans plus tard, il devient pasteur et consacre pendant plusieurs années l’essentiel de son activité musicale au gospel, sans pour autant renier la soul. Le retour à l’église ne vient pas effacer ce qu’il chantait auparavant mais donner une forme de résolution à une tension présente chez lui.

Les années 70 apparaissent ainsi moins comme une cassure que comme un moment de réorganisation profonde. La foi ne disparaît pas, mais elle ne s’impose plus comme une évidence collective. Elle se vit de manière plus personnelle, parfois conflictuelle et la musique devient l’un des lieux où cette complexité peut s’exprimer pleinement.

Le gospel face à son époque

À partir des années 80, le gospel commence à évoluer de l’intérieur, en miroir avec son époque. Les sonorités se modernisent, les formats s’élargissent, les influences se diversifient. Cette transformation devient pleinement visible dans les années 90, lorsque Kirk Franklin opère une synthèse inédite entre spiritualité, hip-hop et R&B moderne.

Sans renier le message religieux, il inscrit le gospel dans une culture populaire contemporaine, en dialogue direct avec les pratiques musicales de son temps. Le gospel cesse alors d’être perçu uniquement comme une musique à part. 

Le blueprint vocal du R&B des années 90

Dans le même mouvement, certaines formations vocales issues du gospel jouent un rôle déterminant dans la structuration du R&B des années 90. Commissioned propose un véritable blueprint vocal. Leur travail sur les harmonies serrées, la rigueur des arrangements et la tension collective du chant offrent un modèle durable.

On retrouve cette approche chez des groupes comme Jodeci ou Boyz II Men. Le lien n’est pas toujours explicitement revendiqué, mais il s’entend dans la place accordée à la voix, dans la solennité de l’interprétation, dans une manière très sérieuse d’habiter la chanson.

Années 2000 : une filiation qui circule

À partir des années 2000, cette filiation continue de circuler, mais selon des modalités différentes. D’un côté, le gospel s’ouvre plus frontalement au grand public, comme en témoigne le succès de Mary Mary et de son esthétique crossover (ex : leur hit Shackles (Praise You)).
De l’autre, le lien au gospel se maintient dans certaines voix issues de l’église, même lorsque le cadre religieux disparaît complètement.

Kelly Price incarne cette continuité. Sa manière de chanter en porte clairement les traces.

Le R&B contemporain : une continuité ressentie

Depuis les années 2010, le gospel n’est plus un repère central dans la définition du R&B contemporain. Il n’en structure plus les scènes ni les discours dominants. Pourtant, il ne s’est pas éteint. Il se ressent dans certaines écritures, dans certaines manières de laisser la voix porter.
Des artistes comme Daniel Caesar (tout récemment sur son album Son of Spergy), Kenyon Dixon ou PJ Morton rappellent que cette continuité est moins une question de genre que de posture, de rapport au chant et à la sincérité vocale.

Cette circulation peut même, parfois, s’inverser. Lorsque le Sunday Service Choir reprend Rain de SWV, classique R&B des années 90 déjà traversé par une esthétique gospel, le geste peut se lire moins comme une provocation que comme un rappel : certaines chansons portent en elles une mémoire spirituelle qui ne s’est jamais totalement effacée.

Le gospel n’est donc pas seulement une origine ou une racine. C'est une ligne continue, une manière d’habiter la voix et la musique. Le R&B n’en est pas la rupture, mais l’une de ses traductions successives. Une même voix, traversant plusieurs époques et plusieurs catégories, sans jamais perdre ce qui la rend reconnaissable.