The beat behind the brands

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Entre défilé et concert : l’indie sleaze, langage commun de la nuit

by @arthur_samier

Crédit : Somewhere over the railings - The Libertines

 Il y avait, dans les années 2000, une manière particulière de se tenir dans la nuit, un air fatigué et  brillant, comme si chacun sortait d’un concert dans un sous-sol humide avant de filer vers une fête  improvisée entre New York, Londres et une page MySpace. C’était l’ère de l’indie sleaze, un  moment suspendu où l’excès servait de style et où rien ne semblait vraiment grave.  

Né de la contraction de indie pour independent et sleaze pour sordide ou miteux, le terme  indie sleaze décrit dès son étymologie une esthétique où l’indépendance musicale flirte  volontairement avec le désordre, comme si le rock avait trouvé sa liberté précisément dans ce  qui dépasse. Il désigne la vague esthétique et musicale qui a déferlé entre le début et le milieu  des années 2000, quand le rock indépendant retrouvait son pouvoir dans les caves new  yorkaises et les pubs londoniens. On y croise des guitares nerveuses, des nuits interminables, des  photos au flash et un vestiaire assemblé comme par accident. L’indie sleaze est un style qui s’écoute  autant qu’il se porte, un courant où la musique façonne les silhouettes. Une culture totale, sonore et  textile, où les vêtements racontent autant que les chansons. 

New York, 2001. Le rock rouvre les rideaux. 

Né dans l’ombre électrique du post punk revival new-yorkais, l’indie sleaze puise ses racines  chez les Strokes, les Yeah Yeah Yeahs ou Interpol. Les guitares grattent, les silhouettes  rappellent les seventies, et chacun emprunte sans complexe à l’allure filiforme du Velvet  Underground. Julian Casablancas décrit ce style comme une manière de vivre autant qu’un  uniforme. S’habiller comme si chaque jour était une scène. La silhouette du chanteur s’impose alors  comme une référence immédiate. Elle respire le rock sans effort, la chaleur des répétitions et la  sueur des petites salles. Lorsque les Strokes sortent Is This It, le monde de la musique quitte un long  cycle de pop impeccable et d’esthétiques trop propres. Soudain, un nouvel horizon s’ouvre. On  délaisse le lissé pour célébrer l’usure. Jeans étroits, boots fatiguées, blousons courts, t-shirts qui ont  connu trop de nuits. 

L'Angleterre comme berceau du style indie sleaze  

De l’autre côté de l’Atlantique, les Libertines, les Babyshambles, Klaxons, MGMT, Late of  the Pier et The Noisettes incarnent une version plus théâtrale de cette renaissance. Pete  Doherty et Carl Barât portent leurs guitares comme d’autres brandissent des sabres. Ils  entrent sur scène vêtus de vestes officiers inspirées des dolmans du dix neuvième siècle,  quelque part entre la parade romantique et la bagarre de bar. La musique donne le rythme,  mais le vêtement crée le mythe. L’indie sleaze n’a pas encore de nom, mais sa silhouette existe déjà,  accidentée, irrésistible. 

Dans ce paysage saturé d’amplis et de jeans déchirés, un détail attire aujourd’hui l’attention.  La résurgence spectaculaire des vestes napoléoniennes, héritées des uniformes européens,  revient dans la mode contemporaine. Ce retour n’a rien d’anodin. Il marque l’endroit précis où la  musique rencontre le vêtement, là où la contre culture transforme l’histoire en accessoire de scène.  L’indie sleaze se cristallise dans ce geste. Et parmi les pièces qui jalonnent cette histoire, aucune  n’est plus emblématique que la veste officier ou hussarde. Conçue pour la posture et le panache, née  dans l’Europe militaire, elle est récupérée par les musiciens comme un manifeste. Sur les photos de  tournée des Libertines, on dirait qu’elle sort d’un grenier poussiéreux. Elle perd son autorité  martiale et devient symbole de bohème. Les brandebourgs s’effilochent, les boutons ternissent, mais 

la silhouette frappe toujours. Elle rappelle que le rock adore convoquer le passé pour mieux le faire  déraper. 

France et mutation du style indie slease  

En France, l’indie sleaze n’émerge pas par le rock indépendant mais par la French Touch. Des  artistes comme Daft Punk ou Justice insufflent une énergie neuve, électronique et nocturne,  qui s’accorde parfaitement avec cette esthétique faite de sueur, de flashs et de silhouettes  élancées. Hedi Slimane capte immédiatement ce mouvement. Chez Dior Homme puis chez  Saint Laurent, il impose une silhouette longue et maigre, presque filaire. Ses modèles  ressemblent à des chanteurs qui viennent de descendre de scène. Il glisse des accents militaires  dans ses vestes, revisite le costume, allonge les lignes, accentue le buste. Le défilé devient la  continuité logique d’un concert. Pour accompagner le défilé Dior Homme Automne-Hiver 2005/06  intitulé In the Morning, Slimane commande au groupe de rock londonien Razorlight une bande-son  originale, rappelant que chez lui la musique ne se contente jamais d’habiller le pas : elle façonne  l’allure autant que les vêtements. 

Dans ces années où les frontières s’effacent, un phénomène rare apparaît. Chanteurs et fans  s’habillent de la même manière, presque sans hiérarchie. La scène et la fosse se répondent. On vient  au concert en veste officier, en slim délavé, en bottines usées, non pour imiter quelqu’un, mais parce  que tout le monde parle la même langue visuelle. Plus de vedettes d’un côté et de public de l’autre.  Une communauté de silhouettes se forme, un vocabulaire commun fait de fripes, de broderies  défaites et de cheveux en bataille. Ce brouillage des rôles est au cœur de l’indie sleaze. Les groupes  ne cherchent plus l’inaccessibilité mais la proximité. Les fans ne consomment pas un style, ils le  prolongent. Le vêtement circule, se transforme, devient un signe d’appartenance à une même nuit, à  une même sueur. Dans les petites salles et les pubs enfumés, on ne sait plus qui influence qui. Le  style ne s’impose pas, il se propage. Il ne se fige pas, il se vit. Il ne se copie pas, il se partage. 

L’indie sleaze revient parce qu’il parle autant de musique que de mode. Ses silhouettes filaires, ses  vestes officiers et ses jeans trop serrés ne sont jamais de simples choix vestimentaires mais l’écho  direct d’un son, d’une basse qui cogne, d’un riff qui dérape. Le style naît du rythme, des nuits  moites, des concerts serrés, des caves où la French Touch et le rock se croisent. Rien n’est figé,  tout se propage. On s’habille comme on joue, on danse comme on s’accorde. L’esthétique  devient une extension du bruit, un langage partagé où la tenue est une mesure supplémentaire  dans la chanson.