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Benskin(s) : du battement des tambours au grondement des moteurs

By @projectgareth_01

Apparu au début des années 1990 dans le quartier de New-Bell Bangangté à Douala, le Bend-skin s’impose rapidement comme un phénomène culturel majeur au Cameroun. À la fois musique, danse et marqueur identitaire, il naît dans un contexte de précarité économique et s’impose comme l’expression privilégiée d’une jeunesse en quête de repères, de solidarité et d’alternatives économiques. Son évolution, de pratique festive à symbole urbain, témoigne d’une mutation sociale profonde : celle d’un pays qui transforme ses contraintes en ressources culturelles. Aujourd’hui, le Bend-skin désigne autant un genre musical qu’un mode de transport, avec les moto-taxis, illustrant une étonnante continuité entre mouvement corporel, expression artistique et mobilité urbaine.

Défiition du Bend-skin

Le Bend-skin, également orthographié benskin , est un style musical et chorégraphique issu du patrimoine bamiléké, dans l’Ouest du Cameroun. Le terme, dérivé du pidgin « bend-skin » signifiant « se courber », renvoie directement à la posture caractéristique de la danse : un buste incliné vers l’avant et un mouvement cadencé du bas du corps.

À l’origine, le bend-skin accompagne aussi bien les fêtes communautaires que les cérémonies funéraires. La danse, caractérisée par un dos courbé, se pratique sur un rythme avoisinant les 100 BPM. Les groupes peuvent jouer jusqu’à trois heures d’affilée, maintenant un flux musical continu qui entraîne les participants. Les chants, souvent improvisés, alternent entre récits du quotidien, contes et histoires locales, tandis que la chorégraphie se crée en temps réel, permettant à chacun de s’y joindre et d’adapter les pas à son rythme.

Sur le plan musical, le Bend-skin se caractérise par une instrumentation minimale : tambours à peau, maracas souvent fabriquées à partir de canettes recyclées, et un chant fortement déclamé, généralement en langues bamiléké telles que le Medumba. Les percussions suivent un rythme syncopé, avec des cadences saccadées et des contretemps hérités des danses bamiléké et structurent le morceau, tandis que la basse cyclique et les mélodies au synthétiseur renforcent l'énergie dansante. Les voix, alternant parlé, chanté et scandé, utilisent souvent l’appel-réponse et des proverbes populaires pour créer un dialogue collectif. Le genre s’enrichit également d’influences contemporaines, notamment grâce à des artistes tels qu’André-Marie Tala, Kouchouam Mbada, Marole Tchamba, ou Michael Kiessou, qui y intègrent des éléments d’afro-pop, de funk, de soul ou de rap.

Origine du Bend-skin et contexte de son essor

Le Bend-skin tire ses fondements du Kwah, une danse traditionnelle au sein des communautés bamiléké. Le Kwah mobilise un ensemble codifié : des tenues composées de sanja et de chemises blanches, un grelot métallique au pied gauche, des maracas pour maintenir la cadence et, au centre, une doyenne soufflant dans un long tube creux pour stimuler l’ardeur des danseurs. La ronde, le buste courbé et l’importance du chant constituent les principaux héritages repris dans le Bend-skin moderne.

L’essor du Bend-skin dans les années 1980-1990 coïncide avec une crise économique sévère au Cameroun. Le chômage massif, la diminution des opportunités professionnelles et la montée de l’économie informelle poussent la jeunesse de quartiers populaires comme New-Bell à développer des stratégies de survie : commerce, friperie, petits métiers variés. Dans ce contexte, les espaces associatifs et festifs se renforcent comme lieux de solidarité, de mutualisation des ressources et d’expression communautaire.

À mesure que les soirées s’allongent et que le matériel de son devient plus accessible, les performances musicales se multiplient. Le leitmotiv​​​ « bend skin gui tchop fo massa » (expression grivoise en pidgin signifiant « baisse-toi et offre la nourriture au maître ») se transforme en slogan dansé, puis en véritable marqueur d’identité. Le Bend-skin est alors perçu comme une « musique de crise », incarnant les frustrations mais aussi la résilience de la jeunesse urbaine.

Prolongement du Bend-skin vers les moto-taxis

C’est dans ce climat de crise économique et culturelle que le terme Bend-skin est dévoyé pour désigner l’une des activités de commerce parallèle. Faciles d’accès pour une jeunesse désœuvrée et en quête d’indépendance, les motos Yamaha (ou Suzuki, selon les versions) s’imposent rapidement. Leur assise basse, qui évoque la posture courbée de la danse, leur vaut d’être surnommées « bend-skin ». Un terme popularisé à l’époque par le tube éponyme d’André Marie Tala, alors omniprésent, puis amplifié par le succès du groupe Kouchouam Mbada.

C’est dans ce climat de crise économique et culturelle que le terme bend-skin glisse progressivement de la piste de danse vers la rue, pour désigner l’une des activités de commerce parallèle. Faciles d’accès pour une jeunesse désœuvrée et avide d’indépendance, les petites motos japonaises Yamaha (ou Suzuki, selon les versions) s’imposent rapidement comme un moyen d’émancipation. Leur structure compacte et surtout leur assise très basse n’évoquent pas seulement une silhouette accroupie : elles rappellent directement la courbe, le pli du corps dans la danse bend-skin ainsi que ce mouvement caractéristique où le danseur se penche vers l’avant dans une cadence souple et rebondie.

A une époque où le tube éponyme d’André Marie Tala fait vibrer le tout Cameroun, et où le groupe Kouchouam Mbada hisse le bend-skin au rang de phénomène populaire, ce rapprochement visuel, presque chorégraphique, fait naître le surnom. Ces motos semblent faire « danser » la ville, penchant les corps comme sur les pistes de bal, zigzaguant dangereusement au rythme des passagers et de la circulation. La danse devient moteur, la moto devient danse, et le mot passe naturellement de l’une à l’autre.

Lorsque ce modèle disparaît du marché, le nom lui survit et finit par désigner l’ensemble des conducteurs de moto-taxis et de leurs propriétaires, les “benskineurs”. Dans un contexte économique difficile, ces motos deviennent une alternative professionnelle prisée, offrant une source de revenus flexible et accessible, s’imposant progressivement comme un élément structurant de la mobilité urbaine à Douala et Yaoundé.

De la danse au phénomène culturel

Les benskins dépassent rapidement leur simple fonction utilitaire. Ils deviennent un symbole socio-culturel, associant vitesse, débrouillardise et créativité. Les conducteurs personnalisent leurs motos (autocollants, enceintes fixées au guidon, fleurs décoratives, parapluies démontables) faisant du véhicule un prolongement esthétique de leur identité.

Cette mise en scène itinérante redessine le paysage urbain. Les rues se transforment en véritables environnements sonores, où moteurs, klaxons et musiques diffusées composent un décor en mouvement. Sur le porte-bagages de chaque moto, les conducteurs ont fixé tant bien que mal une caisse équipée de matériel audio, le plus souvent importés de Chine, pour diffuser leur propre sélection musicale tandis que les chauffeurs dont les engins n'ont pas de lecteurs de musique appropriés se servent des postes à transistors : une moto-taxi silencieuse n’attire personne.

Le Bend-skin s’impose ainsi comme un phénomène culturel total : il relie un héritage chorégraphique, une expression musicale et une économie alternative. Aujourd’hui encore, le terme continue d’évoluer dans les usages : omniprésent dans les réseaux sociaux, les clips musicaux, la mode ou l’argot urbain, il demeure un marqueur de créativité, d’énergie et d’identité camerounaise.