Des New Boyz à EsDeekid : l'histoire rebondissante du Jerk.
Article par : David Bola (bolitorride)
EsDeeKid & Rico Ace - Phantom
En 2025, EsDeeKid est devenu une star. Porté par une rumeur infondée le soupçonnant d’être en réalité Timothée Chalamet, le rappeur du Merseyside est devenu le porte-étendard du nouveau rap underground britannique. Sa victoire, c’est aussi celle du style de rap qu’il incarne, un élixir nerveux, sombre, et saccadé appelé jerk. Avant d’être un son, le jerk est une danse qui prend le contrôle des adolescents du Los Angeles de la fin des années 2000. Ces jeunes s’affrontent dans la rue ou dans des centres commerciaux, dans des battles où ils ne jouent pas leur vie mais leur réputation.
Ils ont abandonné les baggy jeans et les T-shirts oversize chers au street style de la côte ouest des années 2000, et enfilent maintenant des skinny jeans, des hauts colorés, des casquettes à l’envers. Dans son article Jerkin’ is workin’ for em (2010), Sophia Kercher, journaliste du Los Angeles Times, avance qu’ils ont aussi laissé de côté le culte de la gangster culture,
au profit de l’entrepreneuriat.
En effet, les premiers artisans du jerk sont d’anciens trouble-fête, qui, sans être d’authentiques gangsters, s’engageaient sur une voie qui pourrait les y amener. Le jerk les en a détournés. C’est un mouvement qui mettait moins en valeur la thug life, et préférait célébrer le fait d’être malin et de réussir à s’en sortir. Il faut dire que le mouvement arrive à un moment spécial de l’histoire des États-Unis : le premier mandat de Barack Obama. Le spécialiste du rap de la côte-ouest Jeff Weiss rembobine dans une histoire orale du jerk publiée par le LA Times : « C'était au tout début de l'ère Obama, il y avait donc un vent d'optimisme. Tout le monde allait pouvoir se lancer dans l'entrepreneuriat et créer sa propre entreprise sans pour autant se trahir. C'était vraiment prometteur, et cela semblait être l'avenir. Le modèle mis en place par ces jeunes du jerk, tout le monde essaie d'en reproduire une version [aujourd'hui]. Je veux dire, regardez TikTok. »
Cold Flamez - Miss Me Kiss Me
D’un autre côté, MySpace, Facebook et YouTube ont permis à la jeunesse étatsunienne de développer encore plus son individualité, et donc son personal branding. Si tu faisais partie du mouvement jerk, tu avais tous les outils pour le faire savoir. Ainsi, les premiers morceaux du Jerk sont d’abord publiés et popularisés sur ces plateformes. Il y a « Miss Me Kiss Me » de Cold Flamez, « Wow » de Marvel Inc. ou « Teach Me How To Jerk » d’Audio Push, ce dernier étant l’indispensable morceau qui détaille les pas de danse du jerk. Les clips de ces trois morceaux ont presque une valeur documentaire aujourd’hui tant ils exposent précisément les piliers du style vestimentaire jerk : bracelets néons, pantalons coincés sous les fesses par une ceinture cloutée, baskets imposantes. Swag avant l’heure. Ces vidéos montrent aussi quels sont les centres d’intérêt de cette génération : faire des house parties d’étudiant, danser en groupe en ayant l’air trop stylé, et bien sûr, l’école.
Teach Me How To Jerk - Audio Push
En termes de rythmique, le genre hérite du son de la scène hyphy californienne, marquée par des productions lentes et bondissantes. Le jerk est plus nerveux, nourri par des samples de voix aiguës qui cadencent la production, et très porté sur l’usage des snares. Le morceau phare de la première vague est le fantastique « You’re A Jerk » des New Boyz. Comme la plupart des projets de cette époque, les New Boyz sont des one-hit-wonder. Bien sûr, ils sont passés sur MTV, il y a même eu des projets de série télé et de documentaire les impliquant, mais ils ne se sont jamais installés durablement dans les charts. Pourtant, ils ont bel et bien influencé le rap étatsunien : Tyga, qu’on aperçoit dans le clip de “You’re A Jerk”, reprend leur flow sur « Rack City ». Si Justin Bieber porte des jeans slims et des hauts colorés violets à ses débuts, avec une bouille attachante du jeune ado modèle, c’est aussi l’influence du jerk. Il faudra cependant attendre les années 2020 pour qu’une nouvelle génération se saisisse à nouveau de sa rythmique convulsante.
New Boyz - You’re A Jerk
Patchmade (kashpaint) - Xaviersobased
Le premier à s’en charger s’appelle Xaviersobased. Il est new-yorkais, a un look de skateur qui ne sortira jamais vraiment de l’adolescence, et brille sur SoundCloud avec un rap brumeux, pas si loin du cloud rap de Lil B ou de Yung Lean. On ressent également chez lui l’ombre du rap de Milwaukee, l’une des scènes alternatives les plus innovantes des USA.
Sur « Patchmade », son premier succès d’envergure, le beatmaker kashpaint lui a concocté une production nébuleuse, où se cachent en arrière-plan les ingrédients percussifs du jerk. Quand il s’en empare, Xaviersobased admet ne pas avoir connaissance du jerk, ni de l’histoire de la scène de Los Angeles. Pourtant ses travaux deviennent si importants, célébrés autant par les nerds qui se partagent les sons des derniers rookies sur Discord que par la nouvelle garde de la critique rap du magazine Pitchfork, qu’ils influencent un nouvel âge jerk. Ces héros étasuniens sont Nettspend, YhapoJJ et donc Xaviersobased. Pour les différencier de leurs ancêtres, les journalistes spécialisés américains utilisent le terme nu-jerk.
Aux États-Unis, le nu-jerk n’a pas connu de victoire mainstream. Il est resté l’affaire de microscènes et de blogueurs enthousiastes. Cependant, au cours des années 2020, son style est repris et revisité par des rappeurs underground britanniques, en quête de nouveaux types de beats. Tous appartiennent à la même scène : un rap porté par des jeunes nés pour la plupart dans les années 2000, soucieux de leur swag et motivés par l’envie de passer un bon moment. Ils ont tous connu la scène grime, et s’en inspirent. Ils ont tous dansé sur de la drill. Mais, aujourd’hui, ils se démarquent en réactualisant le jerk, parfois avec des samples de tubes des années 2000, comme YT et son « #PURRR » qui reprend « Poker Face » de Lady Gaga. Par conséquent, le revival du jerk constitue un indicateur de la rétromanie affectant la musique populaire. Peu de temps auparavant, Pink Pantheress devenait une figure du revival Y2K. Le jerk en est le pendant rapologique.
YT - #PURRR
YT n’est pas le seul Britannique à dépoussiérer le jerk. Fimiguerrero, Jim Legxacy, Lancey Foux, Fakemink, Feng, EsDeeKid et Young Eman s’y sont tous essayés. Avec le temps, ils ont affiné la recette du genre, pour renforcer les impacts bondissants de batterie, et rajouté des mélodies aux synthés, des samples ou des refrains chantés. La danse quant à elle a disparu. Une partie de l’esthétique de la scène jerk britannique est définie par les clips nostalgiques des années 2000 réalisés par Lauzza, et par l’usage prononcé de codes culturels so british, comme le drapeau Union Jack. Cependant, la scène jerk est loin d’être uniforme. Pour commencer, aucun des artistes britanniques précités n'est un artiste 100 % jerk. Ils reprennent d’autres styles de rap, et certains flirtent avec la pop et l’afrobeats. Puis, on trouve dans le lot des morceaux festifs (« Black and Tan » de YT et Lancey Foux), d’autres sinistres (« LV Sandals » de Fakemink, Rico Ace & EsDeeKid), et des essais lumineux proches de la pop (« Father » de Jim Legxacy).
Jim Legxacy - father
Le grand vainqueur des olympiades du jerk est bien évidemment EsDeeKid, souvent accompagné du producteur Wraith9, reconnaissable au tag “OK” qu’on entend au début de ses morceaux. Son titre “Phantom” est assurément le plus retentissant succès de l’histoire du genre, même si paradoxalement, la plupart des auditeurs ne font pas le lien avec cette figure masquée de Liverpool et tous les rappeurs qui l’ont précédée Ce succès ouvre la voie à des émulations jerk, qui pourront suivre la voix assombrie de l'emcee de « 4 Raws » ou « LV Sandals », ou plutôt choisir d’éclaircir le genre, et ainsi lui permettre de toucher un public rebuté par l’ambiance de guet-apens cultivée par EsDeeKid. C’est ce que fait la Londonienne Ledbyher, l’une des premières artistes britanniques à reprendre les gimmicks du jerk pour faire des titres à vocation pop, comme « BIG WISH » ou « ALIENS ». Son premier album The Elephant laisse présager le devenir de ce genre, qui, bien qu’il existe depuis plus de 15 ans, peine encore à avoir une reconnaissance mainstream.