Soft Clubbing : quand la culture running rencontre les codes du club
By @Maram Khenissi
À Paris, les frontières entre sport, musique et culture nocturne deviennent de plus en plus poreuses.
Le 27 juin prochain, la marque suisse On investit le Stade Émile Anthoine pour une nouvelle édition de On Track Nights Paris, un événement qui transforme un meeting d’athlétisme en expérience culturelle à part entière. Au programme : courses sur piste, performances d’athlètes élite, DJ sets, scénographie immersive et une programmation musicale pensée par LIKE FIRE en collaboration avec Rinse France.
Depuis plusieurs années, une nouvelle génération d’événements hybrides émerge dans les grandes métropoles. Run clubs accompagnés de DJs, coffee raves matinales, track nights, after-runs en terrasse : autant de formats qui empruntent simultanément aux cultures sportives et aux cultures festives.
Loin d’annoncer la fin de la nuit, ces rendez-vous racontent plutôt l’élargissement des manières de faire collectif.
Une culture qui ne renonce pas à la fête
Réduire ces formats à une version plus sage ou plus disciplinée de la fête serait pourtant une erreur.
La nuit reste structurante. Les clubs aussi. Les scènes électroniques continuent de produire des espaces d’intensité collective sans équivalent. Mais à côté, une autre grammaire se développe. Les mêmes communautés naviguent désormais entre plusieurs temporalités : club le samedi soir, run collectif le dimanche matin ; festival l’été, track session au coucher du soleil ; DJ set la veille, sortie longue le lendemain.
Les « hungover runs », ces courses organisées après une soirée ou un week-end festif, sont d’ailleurs devenus un rituel informel dans plusieurs scènes urbaines européennes. Loin d’opposer sport et fête, ces pratiques révèlent plutôt leur coexistence.
L’enjeu n’est pas de remplacer la nuit par le running. Il est de multiplier les façons d’accéder à une même intensité collective.
Quand la musique devient partie intégrante de l’expérience
Si les run clubs connaissent aujourd’hui un tel succès, c’est aussi parce qu’ils empruntent de plus en plus directement aux codes des cultures musicales.
Dans de nombreux collectifs, la musique ne sert plus simplement de fond sonore. Elle structure l’expérience. Les playlists sont préparées collectivement, les départs sont parfois donnés par des DJs, et certaines sorties se terminent autour d’un café, d’un set improvisé ou d’une soirée avec un line-up inattendu.
Les genres qui accompagnent ces rendez-vous racontent beaucoup de leur époque : house, afro house, UK garage, disco contemporaine, techno mélodique ou sonorités électroniques héritées des scènes londoniennes et parisiennes. Des musiques construites autour du rythme, de la répétition et du mouvement, qui dialoguent naturellement avec l’expérience de la course collective.
Comme sur un dancefloor, l’énergie naît moins de la performance individuelle que de la synchronisation des corps. On court ensemble comme on danse ensemble : guidés par un tempo commun, une énergie partagée et le sentiment de participer à quelque chose de plus grand que soi.
La course devient un espace social à part entière. Là où le club organisait traditionnellement la rencontre autour de la musique, le run club l’organise autour du mouvement. Les deux logiques ne s’opposent pas : elles se complètent, se croisent et parfois se confondent.
Cette dimension sociale n’est d’ailleurs pas nouvelle. Bien avant l’explosion actuelle des run clubs, certains collectifs avaient déjà fait de la course un prétexte à autre chose que la seule performance sportive. Créée en 2013, à une époque où la culture running restait encore relativement confidentielle, Jolie Foulée s’est construite autour d’une approche volontairement décalée. Comme le résume son cofondateur Lionel Jagorel, « clairement on était passionnés, mais pas très performants, voire très mauvais pour certains ». Le collectif revendique alors cette pratique « untalented » avec humour, transformant la course en espace de sociabilité avant tout. « La course à pied est un prétexte pour passer du temps entre potes », poursuit-il. Une manière de rendre la pratique plus accessible et de déplacer l’attention de la performance vers l’expérience collective.
Cette philosophie éclaire aussi leur rapport à la musique. Contrairement à certains formats contemporains où la bande-son accompagne directement l'effort, Jolie Foulée revendique une certaine distance avec l'idée de courir en musique. « On déteste courir avec des grosses enceintes qui crachent une playlist affreuse imposée aux passants dans les rues », écrit Lionel Jagorel. La musique intervient ailleurs : dans la célébration, les retrouvailles et les moments de fête qui prolongent la course. Marathons suivis d'after-parties, festivals, DJ sets et soirées ont contribué à façonner une culture où sport et fête ne sont jamais pensés comme des univers séparés.
Le terme de « soft clubbing » mérite alors d’être nuancé. « Le mot soft ne nous correspond pas trop car, aussi untalented qu’on soit, on fait les choses à fond, dans le sport comme dans la fête », note Lionel Jagorel. Derrière la formule, on retrouve pourtant une même volonté de décloisonnement : courir, écouter de la musique, rencontrer des gens et partager des expériences sans ériger de frontières entre ces différents espaces de sociabilité. Plus qu’un adoucissement de la culture club, ces pratiques témoignent peut-être avant tout d’une diversification des manières de faire collectif.
On Track Nights : quand l’athlétisme rencontre la culture club
C’est précisément dans cet espace de convergence qu’évolue On Track Nights.
Pensé par On comme une alternative aux meetings d’athlétisme traditionnels, le format cherche à réinventer l’expérience de la piste en mêlant compétition, spectacle et culture locale. Le 27 juin, le Stade Émile Anthoine, au pied de la Tour Eiffel, accueillera une soirée où performance sportive, scénographie et programmation musicale cohabiteront dans un même environnement immersif.
La partie sportive est orchestrée par Distance, acteur incontournable de la culture running parisienne et Performance Curator de l’événement. Team time-trials, séries qualificatives, finales et courses de 1000 mètres animées par plusieurs athlètes professionnels On composeront le programme de la soirée.
Mais l’identité de l’événement repose tout autant sur sa dimension culturelle et musicale.
Pour cette édition, On a confié la direction artistique et la programmation des expériences culturelles à LIKE FIRE. En tant qu’Entertainment Curator, le studio participe à imaginer les passerelles entre culture running, musique électronique et scènes créatives parisiennes, transformant la piste en véritable espace de rassemblement.
Cette vision prend forme à travers une programmation développée en partenariat avec Rinse France, média historique des cultures électroniques et acteur central de la scène musicale indépendante.
Le line-up réunit plusieurs artistes représentatifs des différentes sensibilités qui composent aujourd’hui le paysage musical parisien.
ICYKOF, fondateur de Rave Nuit, défend une approche communautaire et inclusive de la fête, nourrie par les cultures rave contemporaines. Cezaire, figure emblématique de Roche Musique, navigue depuis plusieurs années entre house, funk, garage britannique et influences afro-électroniques. De son côté, Mayou Picchu, à travers son collectif Very Disco, développe une esthétique solaire nourrie de disco, de house et de cultures baléariques, mais surtout une approche très concrète de la transmission musicale. Le projet s’est notamment structuré autour de formats d’ateliers et de rencontres autour du DJing, avec l’initiative More Girls Behind Decks, qui vise à ouvrir l’accès aux pratiques de mix à des personnes sous-représentées dans les scènes électroniques, en prolongeant l’énergie festive dans des formats de transmission plus concrets.
La soirée culminera avec un set de Teki Latex, figure incontournable des musiques électroniques françaises. Il incarne depuis plus de vingt ans les passerelles entre cultures club, musiques électroniques et nouvelles scènes créatives.
Plus qu’un simple accompagnement sonore, cette programmation participe pleinement à l’expérience. Elle crée un terrain commun où coureurs, spectateurs, amateurs de musique et communautés créatives partagent le même espace, le même rythme et la même énergie.
Une culture en recomposition
Ce qui se dessine aujourd’hui n’est ni la fin de la fête, ni la naissance d’un simple sport lifestyle.
C’est une circulation permanente entre plusieurs régimes d’intensité. La nuit, le matin, la performance, la musique, la communauté : autant d’expériences qui cohabitent et se nourrissent mutuellement.
Les run clubs, les track nights et les événements hybrides ne remplacent rien. Ils ajoutent de nouvelles couches à la manière dont les individus se rencontrent, se rassemblent et créent du collectif.
Dans cette superposition de pratiques, une culture se stabilise peu à peu : celle d’un mouvement où courir n’est plus uniquement un geste sportif, mais une façon d’habiter la ville, de partager un rythme commun et, parfois, de retrouver ailleurs l’énergie que l’on associait autrefois exclusivement au club.