Bongology, quand la nostalgie Logobi se mélange au Rap
Article par David Bola (@bolitorride)
(D)Juno - BB BRINGUE #PlanèteRap
Si il y a un moment à retenir du Planète Rap du rappeur du 19eme arrondissement de Paris Nono La Grinta, c’est le passage éclair d’une jeune chanteuse pas encore totalement sortie de l’adolescence, qui porte une superbe casquette « Noïsy » sur la tête et chantonne au micro son tube « BB Bringue » produit par panafriqana. Avec près de 500 000 écoutes en à peine un mois, « BB Bringue » est le premier grand succès de (D)Juno. Nous sommes au moment où son visage sort de l’anonymat, et où il est important d’avoir une stratégie pour la suite, de calculer chaque apparition médiatique. Aussi, on ne sait pas grand-chose sur elle.
En revanche, ce que l’on peut dire, en observant la section commentaire de son compte Instagram, c’est que les artistes de la pop et du rap actuels l’ont sur leur radar. Ino Casablanca, Théodora et 63OG y vont tous de leur commentaire enthousiaste sous le post d’annonce de « BB Bringue ». Ce que l’on peut dire aussi, c’est que ce titre s’inscrit dans un courant émergent de la musique française, qui commence à jouir d’une sérieuse fanfare : la bongology.
La bongology n’est pas un genre de musique. Le terme désigne un collectif franco-britannique qui compte à ce jour sept producteurs, dont un producteur/interprête. Les français sont trois et s’appellent LuzyQV, panafriqana et unogabe. Les brits sont quatre : cppo, wunof1ne, zoja, wtfriko. Depuis un peu plus d’un an, ils produisent de la « bongo », un son de leur invention qui mélange, selon le producteur panafriqana, de la rumba congolaise, du coupé-décalé ivoirien, des beats inspirés du rap underground UK, de la trap et de la drill. Certains d’entre eux se sont connectés sur Discord, dans des forums de discussion fréquentés par des producteurs, avant de se contacter en dehors du serveur, pour collaborer. On peut reconnaître le son bongo en tentant de repérer des rythmiques de coupé-décalé dans un morceau, ou les bruitages rêches typiques de l’underground Uk façon Fimiguerrero ou Fakemink. Pourtant, les sons bongo sont bien trop variés pour être identifiés de la sorte. Prenez « Century » d’EsDeeKid, produit par cppo et panafriqana. Il n’a a priori rien à voir avec « BB Bringue », pourtant les deux représente le son bongo.
WHAT IS BONGOLOGY ?? - Panafriqana
Ce qui fait l’ADN, c’est la « sélection sonore ». Les membres de bongology travaillent tous avec des gimmicks percussifs (snares, kicks, toms et autres drums) similaires. C’est un peu comme si un collectif d’architectes construisait des bâtiments de formes différentes et de styles différents, mais en utilisant un même matériau, dont eux seuls auraient le secret. C’est cette uniformité percussive qui permet de reconnaître une production bongo. En France, le premier a générer un engouement avec la bongo est LuzyQV. En 2025, son grand frère, également rappeur sous le nom de Bradkuzy, lui présente un producteur avec qui il bosse en ce moment : unogabe. Les trois échangent sur Discord, et évoquent la possibilité de produire un son qui mélange deux choses qui leur tiennent à cœur. En premier lieu : un son « de chez eux », c’est-à-dire reprenant les sonorités de musiques congolaises ou ivoiriennes, et en second le rap en vogue actuellement au Royaume-Uni et aux États-Unis.
LUZYQV - PIKABOI (Official Video)
C’est avec cette recette qu’ils produisent le hit « PIKABOI », première étincelle avant d’enchaîner sur « Makelelé », plus grand succès de LuzyQV à ce jour. De l’autre côté de la Manche on peut entendre le son bongo dans le dernier album du rappeur SINN6R, dont le son se rapproche de l’aspect apocalyptique de l’œuvre d’EsDeeKid. La bongo peut donc être une musique ultra dansante, destinée à être jouée en festival, en open air, ou à sortir d’une enceinte portative transportée dans un sac de plage, comme être la bande son des concerts de jeunes vêtus de noir, cagoulés et déprimés.
Dans les deux cas, qu’elle soit pop et sucrée ou sombre et maudite, elle est à la pointe de la nouveauté.
De leur propre aveu, les membres de Bongology ne sont pas les premiers à avoir tenté ce rapprochement entre les rythmes afros et le rap actuel. Depuis deux ans, la rappeuse Ivoirienne SARAFINA THE GREAT, fusionne coupé-décalé et rap à l’américaine, dans des freestyles clippés où elle flexe son train de vie de pacha. Il y a un peu plus de 10 ans, MHD avait donné naissance à l’afro-trap en reprenant les phrases courtes, les thèmes bagarreurs et le flow tonique de la trap sur des productions coupé-décalé. Avant lui, les huit Campinois du Logobi GT dépoussiéraient le logobi ivoirien (très proche du coupé-décalé) en le rendant cool (bien qu’un peu difficile à assumer) pour la génération de jeunes afro-descendants qui papotait sur des blogs et découvrait, pour la première fois, des artistes de leur âge sur YouTube et Facebook. Le collectif bongology, dont le logo reprend celui du Logobi GT, est un héritier clair de cette époque-là.
Surtout, il débarque dans un moment où le terrain est fertile. Comme le remarque la journaliste Laurène Southe chez OkayAfrica, le nouvelle underground francophone bénéficie des succès de superstars de l’afropop française (Tiakola, Aya Nakamura, Theodora), mais aussi de sa capacité à toucher plusieurs communautés dans le monde en jouant sur des images et des sons populaires dans les diasporas à l’international. Ainsi, un son bouyon du rappeur 63OG façon « ruiné (comme un DJ) » peut séduire un public britannique également sensibles aux rythmes afro caribéens, même s’ils ne parlent pas français. De la même manière, (D)Juno et le son bongo peuvent piquer un auditeur habitué aux cadences coupé-decalé, qu’il vive à Paris, Londres, Abidjan ou ailleurs. C’est sans doute le résultat de la vague afrobeats, qui, dans les années 2010, a montré qu’un mouvement de musique porté par sa diaspora pouvait installer des stars à l’internationale, à des kilomètres de leurs villes d’origines.
Est-il nécessaire de faire partie du collectif bongology pour produire de la bongo ?
Un teaser ressemblant à s’y méprendre à une production bongo, posté sur X par la superstar du rap new-yorkais Ice Spice, a lancé ce débat dans la communauté grandissante d’auditeurs de ce courant émergent. Pour unogabe, que j’ai pu joindre sur Discord lors de l’écriture de cet article, la réponse est non. Tout le monde peut prendre des rythmiques de genre cultes du Congo ou de la Côte d’Ivoire et les associer au rap et à la pop actuelle. Donc, tout le monde peut faire de la bongo. D’ailleurs, de nombreuses productions parue en France et au Royaume-Uni en 2026 s’apparente à de la bongo. Il y a par exemple les morceaux « Pangor » et « Magique » du frenchie Djaksparo, qui pourrait tout à fait figurer sur le tableau de chasse de nos bongologues. Chez les artistes un peu plus installés, on se met doucement à soutenir et tester la bongo. Théodora a invité LuzyQV à son dernier Zénith parisien et on peut en entendre dans le long-format 63PROBLÈMES de 63OG, en particulier sur « la tourelle », featuring avec le chanteur afrobeats Minz.
la tourelle - 63og
Jeune Morty - Ivoire Feeling (Official Video)
Ce qui joue en la faveur du courant bongo, c’est la revalorisation des genres de musique afro, elle aussi résultant sans doute du passage de l’afrobeats. Prenons un rappeur comme Jeune Morty. S’il brille en faisant un rap de rockstar, parfois électronique, parfois construit sur des beats atypiques, l’un des plus grand succès de sa dernière mixtape est « Ivoire Feeling » morceau et clip où il rend hommage à la culture sonore et visuelle du coupé-décalé. À la différence des artistes du Logobi GT, qui n’ont pas pu exister en dehors de leur public malgrè leur succès générationnel colossal, Jeune Morty ne sacrifie pas sa hype et son statut d’artiste crossover (c’est à dire existant dans plusieurs sphères rap/pop/afro/autre) en faisant ce mouv’ la. Son sentiment de nostalgique du coupé-décalé et son statut de rappeur niche peuvent tout à fait cohabiter. C’est pareil pour la bongo.
D’ailleurs les productions du collectif bongology ont parfois un aspect quasiment expérimental. Dans Vibra Suprema, album de QVINNY produit par panafriqana, unogabe et cppo, les beats se superposent jusqu’à arriver à un rendu touffu et surchargé mêlant un flow rap très actuel et le souvenir du logobi. La force de la bongology tient peut-être à sa capacité protéiforme. Elle peut servir à équiper la niche britannique, à faire des sons audacieux quasi expérimentaux, comme des tubes taillés pour les radios, tout en plaçant au centre l’héritage des musiques congolaises et ivoiriennes. Une démonstration de toutes les bulles d’écoutes que les producteurs afrodescendants d’aujourd’hui sont capables de conquérir.
BONGO - QVINNY