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Siren Kings : le Pacifique sur haut-parleurs

Article par Matthieu Fontaine (mat_ftn)

En cette année 2020 si particulière, sur les plages, dans les bars, les boites de nuits, partout dans le monde, on danse tout de même sur un tube de l’été. C’est un certain Joshua Stylah, AKA Jawsh 685, un jeune producteur néo-zelandais de 17 ans qui tire le gros lot. Repéré par la star internationale Jason Derulo, son morceau “Savage Love (Laxed – Siren Beat)” se classe no 1 dans plus de 15 pays, et deviendra même le 2eme morceau le plus écouté de l’année en Angleterre.

awsh 685, Jason Derulo - Savage Love (Laxed - Siren Beat)

“Siren Beat”. Pour trouver l’origine de ce mystérieux style, et celle de ses créateurs.rices, les siren kings, il faut se rendre à Auckland, première ville de Nouvelle Zélande par sa taille mais aussi par sa population, avec près de 1 800 000 habitants. C’est ici qu’on trouve la plus grosse communauté Pacifika du pays, c'est-à-dire des populations autochtones du Pacifique - hors peuples indigènes de la Nouvelle Zélande, originaires en majorité des îles Samoa, Tongas, et Fidjis.

Voici près de 20 ans que les siren kings se retrouvent le soir, le week-end sur les parkings de South Auckland, LE quartier Pacifika de la ville, autour de leur gamos chéris, transformés, le temps d’une battle, en véritables soundsystem roulant.  

Re: News - Young and Siren King

La communauté, qui compte rien qu’à Auckland une vingtaine de clubs pour plus de 5000 membres, s’inscrit dans l’héritage direct de nombreuses cultures soundsystem dites auto-musicales, que l’on a vu apparaître un peu partout sur la planète au cours des années 90-2000 - on peut citer les chipeos des communautés latino-américains, les “murs de son” (paradoes de som) du nordeste brésilien, ou encore les mic men de Trinidad et Tobago, à qui d’ailleurs les siren kings “empruntent” les megaphones fixés à même la carrosserie de la voiture.

Derrière ce surnom de sirens, on trouve en effet un type bien spécifique de hauts-parleurs publics, utilisés à l’origine par les établissements scolaires ou les municipalités. Les siren kings se les procurent soit d’occasion, soit directement auprès des fournisseurs professionnels - et non en les volant comme on peut le lire dans certains médias néo-zélandais hostiles à la scène - avant de les monter, pour les plus jeunes, sur leur vélos, ou pour les autres, sur leur voiture, le plus souvent en les intégrant dans les pares-chocs, la calandre ou les bas de caisse.
Évidemment ici, la notion de DIY est incontournable, chaque siren king monte, démonte, répare, améliore son installation avant chaque battle, ce qui peut prendre de quelques jours à plusieurs semaines selon le niveau de sophistication.

En règle générale, les battles se jouent en trois manches : la première manche dite clear, c’est à dire que les deux participants s’affrontent l’un après l’autre sur la netteté du morceau qu’il jouent, la deuxième manche loud and clear, idem que le première mais avec le son le plus fort ET net, et enfin la dernière manche, appelée drownout, dans laquelle les deux soundsystems jouent en même temps, le plus fort possible - principalement des sons distordus, des bruits de sirène notamment, le but étant de déterminer à l’oreille quel son “couvre” celui de son adversaire.

VICE - SIREN KINGS

Alors bien sûr, on peut légitimement se demander pourquoi les siren kings se cantonnent à un seul type de hauts-parleurs, ces fameuses sirens, plutôt que d’investir dans des caissons plus adaptés à leur soundsystem. Si à l’origine c’était sans doute une histoire de coût d’achat, dérisoire, et de simplicité technique, rendant la scène accessible au plus grand nombre, notamment aux plus jeunes, avec le temps c’est le son des sirens qui est devenu une véritable marque de fabrique : il est… pourri.

Enfin, plus précisément, il est limité - aux seuls treble, c'est-à-dire aux son aigus. En d’autres termes, ces types de hauts-parleurs publics sont parfaitement incapables de reproduire des sons graves ou mediums, ou en tout cas très mal. Comment ça se fait ? La raison est très simple, les sirens sont conçues pour diffuser uniquement des messages vocaux, donc de la voix, et non de la musique, encore moins de la musique bien marquée sur les basses. Un soundsystem sans basse ? Oui, tout à fait. Le siren beat était né.

Car qui dit soundclash dit forcément production de morceaux taillés sur-mesure pour les battles. Alors, on se met à bidouiller, triturer sur les logiciels de MAO des remix hi-tempo - pour aller chercher ces fameux trebbles - de morceaux pop ou reggae principalement, en y incorporant des sonorités traditionnelles polynésiennes. On priviligie notamment les chanteuses à voix, comme Mariah Carey par exemple, qu’on apprécie pour la clarté et la netteté de leur voix justement, tant recherchée dans les battles.

Parmi elles, une artiste devient la véritable coqueluche des siren kings : Céline Dion. Et notamment un morceau - qui est aujourd’hui devenu l'hymne quasi officiel de la communauté, son fameux My Heart Will Go On, issu de la bande originale du film Titanic. Mais comme apparemment, on n’a pas le droit de toucher aux symboles, la diva quebequoise devient dans le même temps le symbole d’une lutte anti siren king acharnée. 

Céline Dion - My Heart Will Go On


En cause ? Les habitants - majoritairement blancs - de quartiers résidentiels vivant à proximité des lieux de rassemblement. Ainsi, à mesure que les siren kings prennent de l’ampleur au cours des années 2010 et s’étendent - d’abord vers West-Auckland avant de s’exporter à d’autres villes du pays, la capitale Wellington en tête, des voix discordantes s’élèvent aussi, d’abord au niveau local, puis national, dans les médias, pour les faire taire. Celles-ci s'accompagnent de plaintes récurrentes déposés auprès des autorités et d’actions de répression policière de plus en plus régulières et violentes.

“Irrespect”, “nuisance”, “bruit”, “torture” même peut-on lire dans certains articles, la campagne anti siren kings va jusqu’atteindre une audience mondiale à l’automne 2023, par un buzz comme intérnêt sait si bien en fabriquer. En quelques jours, l’actualité fait le tour des sites d’infos internationaux - elle sera même relayée par une dépêche de l’Agence France Presse qui titrait : “Une ville néo-zélandaise excédée par des musiques de Céline Dion incessantes”.  

La ville en question, c’est Porirua, située à 20 km au nord de Wellington, qui, selon ses habitants, serait devenue invivable à cause du bruit provoqué par les siren battles. Une pétition visant à interdire purement et simplement les rassemblements, recueille en quelques semaines plusieurs centaines de signatures. L’intention est claire, criminaliser une pratique qui pourtant, du propre dire des siren kings, éloigne et protège de la violence de la rue nombre de jeunes des communautés Pacifika.

En face pourtant, loin des polémiques, caricatures et autres attaques racistes, cela fait plusieurs années qu’on œuvre chez les siren king à une reconnaissance de la scène, avec des demandes régulières d’obtentions d’espace, de lieux, de terrains pour pouvoir s’exprimer. Toujours sans succès.
A moins que ce ne soit la gentrification grandissante des quartiers historiquement Pacifika d’Auckland ou Wellington, qui réussisse à avoir raison d’eux, silencieusement. Pour les siren kings, il n’a jamais été aussi urgent de se faire entendre, sur hauts-parleurs bien entendu.

Mathias Gyuru