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Budots : l’électronique irresistible des Phillippines

by @bolitorride

En fond sonore, on reconnaît la voix de Gloria Estefan, meneuse du groupe Miami Sound Machine, qui répète en boucle les mots « Emergency, Paging Dr. Beat ». Ce n’est pas la version originale du titre que l’on entend ici, mais « Emergency Budots » de DJ Johnrey une version remixée à la mode d’un genre de musique électronique venu des Philippines, qui a vu sa popularité à l’international exploser ces dernières années : le budots. 

Né au début des années 2000 dans le cybercafé de DJ Love, le budots est indissociable d'une danse popularisée dans les Phillipines à la fin des années 2000 et au cours des années 2010, qui consiste a onduler sur place en pliant les genoux. Au cours de son existence, la scène budots a été accusée de proximité avec le narcotrafic, a été récupérée par des hommes politiques en campagne et est devenue un symbole de fierté locale puis nationale.]


Si vous avez passé une partie de vos années 2023 et 2024 à scroller sur TikTok il y a de grandes chances pour que vous soyez tombé sur une vidéo d’un·e TikTokeur·euses qui ondulent sur place en changeant d’outfit, comme un avatar de jeu vidéo dans un menu de sélection de tenue. On trouve des milliers d’exemple de cette trend en ligne, mais la chanteuse américano-phillippine Olivia Rodrigo est sans doute la figure la plus célèbre à s’être prêtée au jeu. En fond sonore, on reconnaît la voix de Gloria Estefan, meneuse du groupe Miami Sound Machine, qui répète en boucle les mots « Emergency, Paging Dr. Beat ». Ce n’est pas « Dr. Beat », la version originale du titre que l’on entend ici, mais « Emergency Budots » de DJ Johnrey une version remixée à la mode d’un genre de musique électronique venu des Philippines, qui a vu sa popularité à l’international exploser ces dernières années : le budots. 

Dès le départ, l’histoire du budots est intimement liée à la vidéo et à la danse. Le documentaire Budots : The Craze (2019), construit autour de la figure de DJ Love, qui officie dans la scène électronique locale depuis 1997, s’ouvre sur des images de jeunes du collectif Camusgirlz de danse fondé par DJ Love, qui gigotent à même la rue. En voix off, Love raconte « C’est quand j’ai lancé mon cybercafé en 2008 que j’ai commencé à faire ces vidéos (...) pour moi, le budots a commencé ici, avec nous, par la danse ». Les mouvements des danseurs sont trop spécifiques pour être hasardeux. Ils ondulent lentement sur place, de haut en bas jusqu’à faire un squat, les bras ballants, pliant et écartant les genoux au rythme de la musique, et en gardant le plus souvent leurs pieds ancrés sur le sol. Ils ressemblent à des tentacules de taille humaine bercés par les courants. Selon DJ Love, leur chorégraphie incorpore des gestes du tinikling (une danse folklorique phillippine) et de danses des Sama-Badjao, un peuple nomade d’Asie du Sud-Est, présent aux Phillippines. 

Quand les premières vidéos de danseurs débarquent sur internet, les spectateurs leur trouvent un surnom en bisaya (NDLR. une langue parlée aux Phillippines) qui va leur coller à la peau : « budots », que l’on traduit en fonction de son niveau de politesse par « glandeur »,   « desœuvré » ou « branleur ». Le budots est très vite identifié localement. En 2008, le vainqueur du télécrochet ultra-populaire Pinoy Big Brother célèbre sa victoire en prime time avec une danse budots. Quatre ans plus tard, l’émission documentaire Kapuso Mo, Jessica Soho, autre grand rendez-vous télé philippin, consacre un reportage à la danse budots en la présentant comme une frénésie qui s’empare des jeunes de Manille. C’est un peu comme ce qu’il s’est passé en France avec la Tecktonik. Avec le temps, l’usage du terme budots glisse pour désigner non plus seulement la danse, mais aussi la musique sur laquelle ils dansent – ce qui fait sens quand on sait que la musique est née pour accompagner la danse. 

 Dans un article paru chez Mixmag, DJ Love rembobine : « J’étais chorégraphe de danse depuis 1996, mais mon groupe s’est arrêté parce que tous les membres avaient fondé une famille (...) Je m’ennuyais tellement que j’ai ouvert un cybercafé, mais j’avais envie de faire danser les gens à nouveau. » C’est ce désir-là qui le pousse à créer une musique qui rejoint les mouvements des danseurs de budots. Installé dans son cybercafé, il produit sur FL Studio une musique inspirée par les bruits qui l’entourent : les sirènes de véhicules qui roulent devant son shop, des cris d’animaux de passage, des bruits parasites. Le moteur du budots est un rythme de batterie entraînant et légèrement breaké, autour de 140 BPM. Il hérite des breaks du hip-hop old school et de la musique électronique occidentale, en particulier l’euro-trance et la techno. DJ Love saupoudre sur le tout des bruits stridants de sirènes, parfois étirés, parfois vifs. Il y a quelque chose de kitsch, pop et vraiment bon enfant dans la formule. Écouter du budots, c’est comme se prendre une rafale au pistolet laser dans une salle d’arcade. 

Le budots a longtemps été associé à l’usage de drogue, en raison des mouvements lents et étirés des danseurs, mais surtout parce que le genre est originaire de Davao City sur l’île de Mindanao, la quatrième ville des Phillippines, et une des plus inégalitaires. « À Davao, il y a la réputation d’avoir beaucoup de gangs, beaucoup de criminalité et une forte consommation de drogue (...) Et cette réputation est fondée : c’est l’un des endroits les plus dangereux où vivre aux Philippines. » abonde DJ Love. Avant de devenir président du pays, et de mener une politique sanglante contre le traffic de drogues et ses consommateurs, qui autorisaient notamment à la police et aux citoyens d’abattre à vue les dealers, Rodrigo Duterte était maire de Davao City. C’est là-bas qu’il commence sa guerre contre la drogue. Il était donc impératif pour la scène Budots de soigner sa réputation en évacuant tout soupçon de narcos. Ainsi, DJ Love placarde sur les vidéos de Budots qu’il publie la mention « Yes to Dance No to Drugs ». Il précise dans les lignes du magazine The Face « J’ai créé ce genre pour détourner les gens des gangs, de la criminalité et de la drogue. Je veux avoir une influence positive sur les gens de ma communauté. C’est la preuve qu’on peut contribuer à sauver le monde à petite échelle. »

Les efforts de DJ Love, qui organise également des soirées soundsystem à Davao City, ne suffise pas a sauvegarder la réputation du budots et le genre reste longtemps persona non grata dans les clubs du pays. L’opinion publique change en 2016 quand Rodrigo Duterte, alors en campagne pour la présidence des Phillippines, est filmé en train de danser dans la rue avec un groupe de jeunes sur un morceau de budots. Ce clip contribue à gonfler la popularité du politicien – qui finira par remporter cette élection – et aussi à faire grimper la côte du budots dans les médias. Surtout, il gomme la réputation du genre : un candidat férocement anti-narcos ne pourrait pas danser sur une musique de drogués. 

Aujourd’hui, Rodrigo Duterte est accusé d’avoir entraîné la mort de plus de 30 000 phillippins. Il a été arrêté en 2025 et est incarcéré à La Haye, où il sera jugé devant la Cour pénale internationale pour crime contre l’humanité. Duterte n’est pas le seul politicien à avoir surfé sur la popularité grandissante du budots. Le sénateur Bong Revilla a pris pour habitude de booster ses campagnes électorales en dansant sur du budots, dans le but à peine dissimulé de draguer la jeunesse phillippine. Il a même pu compter sur le soutien de DJ Love lors des élections de 2025. 

DJ Love (Sherwin Calumpung Tuna au civil) est considéré comme le père de ce genre, mais il n’est pas le seul à l’avoir apprivoisé. En décembre dernier, Tuna a collaboré avec DJ Danz et DJ Ericnem, deux autres saint-patrons du budots, sur Budots World: 3-Hit Combo! une collection de tracks lumineux de budots sorti chez Eastern Margins. Ce disque arrive après un pic d’intérêt à l’international pour le genre, largement entraîné par la trend “Emergency Dr. Beat”, qui a prompté une série d’articles dans la presse occidentale, qui en ont profité pour retracer l’histoire du courant. 

Les médias de référence The Face et Mixmag ont enquêté sur le genre et interviewé ses figures, la webradio londonienne NTS invite les représentants de la scène dans sa série de mixes Budots World et la plateforme spécialisée des musiques éléctroniques Resident Advisor a invité le trio de 3-Hit Combo! dans leur série phare RA Mix. Le plus gros coup de projecteur revient à Boiler Room et sa session hostée par Manila Community Radio, qui comprend un set de DJ Love vu près d’un demi-million de fois. Un commentaire résume le parcours du budots : « À l’époque, cette musique se faisait tourner en ridicule, et maintenant tout le monde kiffe ». 

Le budots a beau rayonner à l’international, il est principalement écouté aux Phillippines où il reste avant tout un élément de la vie quotidienne des habitants. Ses basses résonnent dans les enceintes des jeepneys, des véhicules militaires de l’armée américaine recouverts de couleurs flamboyantes et transformés en moyens de transports en commun. On l’entend dans la rue, dans les bals populaires et les mariages. Le budots est partout, mais il est apprécié en premier lieu par les strates les plus pauvres de la société. « Le budots n’est pas aimé par les riches » confie DJ Love dans une interview accordée à The Face. « Il est aimé par les pauvres des provinces, des montagnes, là où on boit du vin de coco. Ceux qui ont une vie simple ». 

Cependant, les choses changent depuis quelques années, en partie grâce aux réseaux sociaux comme TikTok qui ont démocratisé le genre. En janvier 2026, la star de la télévision locale Jessica Soho revient sur la hausse de popularité incroyable du budots, aujourd’hui bienvenu sur les ondes radios du pays et omniprésent sur les réseaux sociaux philippins. Elle tend le micro aux nouvelles sensations du budots, comme l’emcee et producteur DJ Sandy, propulsé au statut de légende locale grâce à son tube « Paro Paro G », qui enregistre plus de 10 millions d’écoutes sur YouTube. 

Pourtant, la meilleure manière de se rencarder sur le budots est encore de suivre ce que fait DJ Love. En 2023, il lance un appel aux producteurs des îles Phillippines pour rejoindre un projet de compilation copiloté avec Manila Community Radio. Regroupant 53 morceaux, DJ Love presents BUDOTS WORLD: Bawal Umiwas sa Sayawan! sort sur Bandcamp quelques mois plus tard. Quand on lui demande ce que ces producteurs espèrent en sortant cet assemblage de tracks, le plus conséquent dans l’histoire du budot, DJ Love répond « être reconnus pour leur travail, c’est le plus important ».