ELECTROCLASH : LE MONDE CORROSIF DU PUNK SYNTHÉTIQUE
by @chatoublanc
Depuis les balbutiements de la musique électronique, des artistes punk se sont emparés des innovations technologiques pour briser les normes esthétiques à grands coups de textes provocateurs et irrationnels, percussions à percer la boîte crânienne et distorsions à tordre les entrailles. Plongée dans le monde corrosif du punk synthétique.
« Not In Your Mouth None Of Your Business », (“pas dans ta bouche pas tes affaires”) et “Fuck your face” : voici les titres avec lesquelles la chanteuse féministe Peaches fait son retour après 11 ans d’absence. Ces noms chocs annoncent la couleur de l’album “No Lube So Rude” prévu pour février 2026 : Peaches milite toujours pour l’autonomie des corps à coups de basses lourdes et paroles crues, explicitement sexuelles et décomplexées sur la sexualité. Elle a d’ailleurs décidé de reverser 1 euro par billet vendu lors de sa tournée americaine au Trans Justice Funding Project. Une organisation qui finance des projets sociaux dirigés par des personnes transgenres.
L’artiste canadienne se fait connaître en 2000 avec son titre “F*** The Pain Away” et ses performances radicales. Sur scène, elle arbore des minis shorts roses laissant voir ses poils pubiens, elle éjecte du liquide par ses faux tétons, simule une fellation avec son godemiché rose bonbon ou se masturbe contre un ampli.
Au croisement des années 1990/2000, naît un mouvement dont Peaches sera l’une des reines : l’Electroclash. Héritier du punk, son mélange de vocaux hargneux et sexuels, minimalisme froid et percussions lourdes tranche radicalement avec les canons esthétiques de l’époque.
Distorsions anti-beauté
Dès les balbutiements du mouvement punk, des musicien·nes vont utiliser les avancées technologiques pour créer un son à l’encontre des codes du beau et du convenable. En 1975, Lou Reed sort un album de 64 minutes de solo de guitare électrique distordu par les larsens : Metal machine music, An Electronic Composition. Le jour de sa sortie, Lou Reed déclare « Celui qui a réussi à écouter jusqu’à la quatrième face de l’album est encore plus malade que moi ». Fruits de 6 années de travail, l’artiste distille parmi l’agressivité des cordes de courts extraits de musique classique, dont des symphonies de Beethoven.
Son obsession pour les longs solo et la sursaturation remonte à son premier groupe, The Velvet Underground, qui jouait très fort pour expérimenter la distorsion. En 1968, ils sortent leur deuxième album : White Light/White heat. Un projet “délibérément anti-beauté » selon John Cale, musicien membre des Velvet Underground. Depuis 2 ans, le peintre Andy Warhol les finance et leur fournit des amplificateurs, guitares et pédales de distortion. Lors de l’enregistrement de l’album, Lou Reed pousse constamment dans le rouge le volume des amplificateurs pour faire sonner sa guitare électrique comme un saxophone de free jazz.
Les paroles provocantes et sombres du groupe contrastent avec l’atmosphère légère du reste de la scène rock. Dans Sister Ray, le groupe improvise durant 17 minutes durant lesquel Lou Reed raconte une orgie de prostituées, marins et drag queen qui tourne mal. Lors du mixage, ils réalisent que le volume a détruit la qualité des enregistrements. Le son est crade, noisy. L’album White Light/White Heat est un échec commercial.
Anti-art anti-succès
En 1975, Metal machine music (MMM) de Lou Reed sera un tollé. La revue Rolling Stones le sacre “pire albums produit par un humain” (« Worst Album by a Human Being »). La maison de disques attaque le musicien en justice. Mais artistiquement, Lou Reed pose une des premières bases du son noise et déclenche de nombreuses vocations pour la distorsion agressive.
Inspirés par Métal machine music, le groupe Métal Urbain se forme à Paris en 1976. Les trois punks fondateurs du groupe, Éric Débris, Rikky Darling et Zip Zinc veulent créer une musique violente avec des synthétiseurs et des boîtes à rythmes. Le groupe anarchiste dénonce la violence policière et parle de sexe crûment. À contre-courant de l’esthétique proche de la nature des Hippies, leur musique et leurs vêtements se veulent à l’image de leur vie polluée de citadins : synthétique. « Il fallait que tout soit synthétique, des arbres à la musique en passant par la verdure, le manger, les fringues, explique Eric Débris, cité par Caroline de Kergariou dans « No Future ». C’est pour ça que dans Métal Urbain, les guitares, la voix sont traités, que tout est traité. » Leur premier concert, au Goft-Drouot finit en baston. Le public, composé de cheveux longs sapés en surplus militaire/badge signes de paix, lance des canettes de bière sur le groupe dès le troisième morceau.
Au nord de l’Angleterre, en 1975, le premier concert d’un autre groupe précurseur du punk électronique, les très industriel Cabaret Voltaire, se termine également en émeute. Poussé par l’envie de produire une musique qui soit “à la fois de l'art et de l'anti-art », Cabaret Voltaire remplace la batterie par des enregistrements de boucles de marteau-piqueur ou autres bruits étranges. Les voix et instruments sont fortement retravaillé pour produire le son de leur ville minière de Sheffield, bouleversée par l’industrie du métal. Le trio compose avec un magnétophone à bobines et des synthétiseurs rudimentaires. Tard la nuit, il sillonne les rues de la ville, hauts-parleurs de leur camionnette à fond, en diffusant leurs gémissements, leurs sifflements et leurs bourdonnements pour effrayer et semer la confusion.
Cabaret Voltaire emprunte son nom et son attitude volontairement irrespectueuse au mouvement dada. Un courant artistique qui rejette la logique, la raison et l’esthétique traditionnelle pour mener une “révolution artistique” en libérant la parole et les gestes. Durant la Première Guerre Mondiale, à Zurich dans le territoire neutre de la Suisse, le café Cabaret Voltaire était un lieu de soirées artistiques mêlant poésie, musique expérimentale, performances théâtrales et expositions d’artistes et intellectuel•les en exil.
Moqueries antifa
A la fin des années 1970, de nouveaux synthétiseurs Korg, tout juste arrivés du Japon et bien moins chers, vont permettre à des jeunes contestataires d'accéder à des instruments électroniques. En 1977, le groupe Cabaret Voltaire se dote d’une boîte à rythmes et décide de créer des morceaux “plus cohérents” pour leur premier EP. Les 4 titres dansant et grinçant de Extended Play n’en perdent pas en corrosivité et critique sociale. Dans « Do the Mussolini (quick in the head) », le dictateur italien est tourné en ridicule. Le groupe associe les “Chemises noires” à des pervers sexuels.
Tout comme Cabaret Voltaire, un autre groupe, le duo DAF, invente bientôt sa propre danse antifasciste : Der Mussolini. Dans une Allemagne où les vestiges du nazisme sont encore présents, DAF s’amuse des codes des régimes autoritaires. Leur nom, qui signifie Amitié germano-américaine, se veut comme une propagande pour la “destruction de la culture allemande et la destruction de la culture américaine”.
Les deux membres se rencontrent dans une salle de concert punk rock en 1978. L’un, Robert Görl, est un musicien formé en conservatoire à la musique classique et au jazz qui trouve le rock joué par les groupes punk trop “conservateur”. L’autre, Gabi Delgado, écrit des pamphlets dadaïstes, est bisexuel assumé et a beaucoup dansé auparavant en club de funk et de disco.
“Le punk était déjà vieux pour nous à l’époque, se souvient Gabi. “On s’est dit qu’il nous fallait de nouveaux instruments pour retranscrire cette énergie, mais sans faire du punk.” Gabi Delgado chante, rédige des manifestes, danse et choisit les costumes de leur duo. Ils se rasent les côtés de la tête comme les fascistes, mais adoptent aussi des codes gay en portant leurs cuirs ouverts sur torses luisant de sueur. Leur son sexy et sombre pose bientôt les bases d’un nouveau genre musical : l’électronique body music (EBM).
Dadaïsme moderne
En novembre 2019 paraît le premier EP du duo Kompromat “Le brigand et le prince”. Parmi les 3 morceaux, une reprise de Räuber und der Prinz de DAF. Les paroles racontent l’histoire d’un prince capturé par des brigands et qui tombe amoureux de l’un d’eux. Rebekka Warrior, ex moitié de Sexy Sushi, et le producteur Vitalic adoptent les codes de l’electronic body music : boucles répétitives, voix froides et accent sur le rythme. Les ingrédients sont les mêmes depuis leur première collaboration en 2012 pour La mort sur le dance floor sur l’album Rave Age de Vitalic.
À cette époque, les deux artistes sont des figures de la scène électro clash. Alors en duo avec le producteur Mitch Silver dans le groupe Sexy Sushi, Rebekka Warrior s’inspire du groupe Cabaret Voltaire pour son écriture dada irrationnelle et critique du conservatisme.
En cette rentrée automnale 2025, Kompromat enchaîne les concerts de la tournée de leur second album, avec un Olympia complet en avril et un Zénith en novembre. Un EP enregistré en concerts, K-Live, vient de paraître sur le label Warriorecords fondé par Rebeka Warrior. On n’y retrouve plus grand-chose des thèmes politico-sociaux du début de la carrière de la chanteuse. Alors que la campagne “Désarmer Bolloré” contre la mainmise de l’industriel breton très à droite fait rage, Rebekka Warrior publie d’ailleurs en août 2025 un livre chez Stock, maison d’édition détenue par ce dernier.
Du “Sex appeal de la policière” à “No sex with cops”
Si ses chansons ne sont plus politiques, son label Warriorecords produit de jeunes artistes à la plume offensive. Sur Pick a side, l’auteure, interprète et compositrice camerounaise Uzi Freyja nous presse ainsi à “choisir son camp” face à la violence masculine. Avec Medusa, elle rend hommage à ce monstre féminin mythologique aux cheveux serpents et au regard tueur. Influencée par le jazz et le gospel de son enfance, par des rappeuses comme Nicki Minaj, Princess Nokia ou encore par le mélange de punk rock, de hip-hop et musique bruitiste du groupe Californien Death Grips, son premier album, produit par le Nantais Stuntman5, mêle trap, punk, électronique et rap.
La Française Eloi, qui a déclaré à Arte avoir voulu produire de la musique assistée par ordinateur par fascination pour le travail de Rebekka Warrior, reprend la flamme du culte de l’irrationalité et des codes sexy gay de l’EBM. Sur Gender Bass Violence (jeu de mot avec “violence basé sur le genre”), sorti en juin 2025, elle sample Marsha P. Jonhson, figure célèbre des émeutes de Stonewall. Une série de manifestations spontanées et violentes en 1969 à New York contre le harcèlement et les violences policières envers les personnes homosexuelles et transgenres.
DAF et Cabaret Voltaire ne cessent d’inspirer les jeunes générations de punk à la colère frontale. Le duo allemand Brutalismus 3000 les cite comme une source d’inspiration majeure pour produire depuis 2019 leur “nu gabber post techno punk” : un savant mélange, à 160 bpm en moyenne, de beats de techno harcore, distorsion psytrance et textes féministes et provocants. La chanteuse Victoria Daldas y critique le concept des safe places : « Tu dis que c’est une safe place où personne d’entre nous n’est safe/tu dis qu’il n’y a rien de mieux mais je garde mon couteau sur moi », et y hurle que « Satan était un baby boomer » ou qu’il n’y a « no sex with cops » de possible. La fameuse recette du duo d’électro punk “une personne aux machines et une à la voix” à encore de beaux jours devant elle. N’hésitez pas à la reproduire à la maison !