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SINGELI : la Tanzanie vernaculaire sous très haut bpm

by @chatoublanc

Rythme effréné (entre 180 et 300 BPM), flows survoltés et carambolages de percussions aux fréquences étranges : voici la recette du singeli, genre musical explosif venu de Tanzanie

Des glitchs, des lignes de synthé débridées, des boucles de percussions rapides, complexes et raffinées, un appui sur les aigus pour propulser la musique plutôt que sur les basses et surtout un goût farceur pour les changements de rythme inattendus qui lui donne un air imprévisible et déferlant. Voici les quelques ingrédients du singeli, genre électronique tanzanien qui se répand dans les clubs du monde depuis la fin des années 2010. 

Son bpm entre entre 180 et 300 BPM le situe parmi les genres électroniques les plus rapides, au côté de la speedcore (qui tourne plutôt autour de 300 bpm), du gabber (140/190 bpm) ou encore la juke de Chicago (autour de 160 bpm). Tantôt DIY brute, avec des interventions rappées sur la vie urbaine, tantôt plus pop et mélodique, le singeli est devenu l'un des genres musicaux les plus populaires en Tanzanie.

Matelas au sol et rythmes vernaculaires électroniques 

Ce style survolté naît en 2006 à Manzese et Tandale, deux quartiers ouvriers à la périphérie de Dar Es-Salaam, dans la scène kigodoro. Des fêtes-marathons surnommées ainsi d’après les matelas en mousse sur lesquels les danseurs et danseuses s’écroulent d’épuisement. Le genre s’écoute se répand rapidement dans les mariages et fêtes qui rythment les étapes de la vie. Depuis les années 80, les orchestres y ont été remplacés progressivement par des machines, moins coûteuses, et les thèmes traditionnels par leurs versions électroniques. 


Dans les fêtes de la scène kigodoro, on écoute des genres tanzaniens populaires comme le bongo Flava, variante locale du hip-hop, le mchiriku, un genre improvisé à la danse acrobatique qui adapte les polyrythmies traditionnelles du peuple Zaramo en mêlant instruments locaux, claviers et guitares électriques, mais aussi le segere, plus acoustique, mais au rythme effréné. Ou encore du taarab, poésie chantée originaire de l’île de Zanzibar et qui s’accompagne à la cithare ou au violoncelle. On y danse aussi sur des genres Dance électroniques des pays voisins comme le kwaito, house sud-africaine, ou le soucouss congolais. Les artistes de singeli piochent dans les rythmes et instruments de tous ces genres pour les sampler, les accélérer et ainsi moderniser. 

crédits : Vanessa Mwingira

Dar es Salaam est un immense port de l’Océan Indien, la capitale économique et la ville la plus peuplée du pays et du monde swalli. Manzese et Tandale, quartiers peuplés à l’origine par les Zaramos, se sont transformés en une communauté internationale à mesure de la croissance de la ville. Le singeli fusionne et digère à 180, 200, voire 300 bpm cette richesse musicale au carrefour des cultures africaines, arabes et indiennes.

Musique de jeunes au succès mondial

Le mot singeli mot désigne à l’origine un·e danseur·euse exceptionnel·le dont la foule recopie les mouvements. Parmi leurs pas de danse, la chura : un twerk à même le sol. Dans un pays où l'âge moyen est de 17 ans environ, les premiers artistes du genre sont très jeunes. « Nous n'avions pas les moyens de faire de la musique », explique Mitta, un des pionniers du genre. Dénués d’instruments, ils empruntent les parties instrumentales du Taarab, les mettent en boucle et les accélèrent sur Virtual DJ ou Fruity Loop. Puis enregistrent des MC au téléphone portable. Leurs freestyles sont souvent engagés, parfois humoristiques et généralement destinés aux jeunes Tanzaniens à mi-chemin entre chronique sociale et récits intimes.

En 2018, le festival et label ougandais de musiques électroniques Nyege Nyege fait connaître au monde occidentale les rythmes en cliquetis et leurs mélodies aiguës du singeli avec une première compilation : Sounds Of Sisso, du nom premier studio de singeli, puis avec l’album de Bamba Pana. Sur Baria, le producteur issu de la tribu Luguru, triture des samples de marimba, instrument mélodique traditionnel des cérémonies de passage vers l’âge adulte.

L’année suivante, à l'issue du festival, Sisso, Jay Matta (un jeune producteur de 14 ans) passent deux semaines dans les studios de Nyege Nyege aux côtés du programmateur, producteur et DJ Errorsmith. En résulte une nouvelle mixtape de 56 minutes : At The Villa. Le jeune Jay Mitta puis le très lo-fi Duke sortent dans les mois qui suivent leurs premiers albums, toujours chez Nyege Nyege.

En dix ans, le singeli a déjà beaucoup muté et certains de ses producteurs se nourrissent à présent de sons de la vie quotidienne : Jay Mitta sample des miaulements sur “Masera” tandis que Duke accélère des samples radio pendant près de huit minutes sur “Naona Laaah. En 2021, avec Sounds of Pamoja, Nyege Nyege Tapes met cette fois-ci en avant les enregistrements du studio de ce dernier. 

Quitter l’underground et muter

Aujourd’hui, le singeli s'écoute sur les grandes chaînes de radio et festivals occidentaux de musique électronique. Une des stars du genre, DJ Travella, produit des lives pour Rinse, Boiler Room, kiosk fm et a travaillé pour la diva hyperpop Arca. Hamadi Hassani, de son vrai nom, commence à faire de la musique à 15 ans : « J’ai débuté dans mon quartier, Mbagala Charambe, j’y faisais du singeli, dans de petits événements, des cérémonies ou des mariages », raconte-t-il au média PAM. Il a 19 ans lorsque son premier album, Mr Mixondo, sort en 2022 sur le label Nyege Nyege.

Celui qui a grandi à Mbeya, au sud-ouets du pays, loin de Dar Es-Salaam, s’éloigne du son générique et populaire du singeli, composé d’abord pour le chant. Il se concentre sur l’instrumental et sample tout : grésillements radio, voix pitchées, jeux vidéos, rires d’enfants, bruits de rue, glitchs numériques. Il mêle dembow, techno, R&B et trap au Taarab et Mdundiko, musique traditionnelle et rituelle Zaramo. En live, DJ Travella travaille dans FL Studio (ex-Fruity Loop), avec une sélection de huit pistes de mélodies, d’effets sonores, de boucles de batterie et de voix.

Si, jusqu'en 2019, la police locale interrompait régulièrement les blockparties, coupant le courant ou allant même jusqu’à arrêter Jay Mitta au détour d’un show, aujourd’hui, le singeli s’est démocratisé. En 2025, le singeli a été proposé par la Tanzanie pour inscription sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'UNESCO. 

Car, le genre s’écoute désormais partout, des meetings politiques aux voitures en passant par les foyers de la classe moyenne. Chaque semaine, sur la très populaire FM radio, trois heures de programme sont dédiées au singeli tout en proposant régulièrement freestyles et compétitions. Et les stars du bongo flava, hip-hop sirupeux local, telles que Man Fongo, Sholo Mwamba ou encore Msaga Sumu absorbent la cadence singeli dans leurs productions les plus récentes. Signe de son succès, après 20 ans d'existence, le genre est aujourd’hui divisé en de nombreux sous-genres allant du plus pop la plus sucrée au punk et noisy.