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Pourquoi le drapeau est devenu le symbole fort des clips de rap ?

Article par David Bola (bolitorride)

En l'an 2026, un symbole culte de la nation française est devenu l'accessoire le plus en vogue des clips de rap français : le drapeau bleu-blanc-rouge. On l'aperçoit autant de la rap niché, chez Abah Existe et Ruccie, que dans la scène bien installée avec LinLin et Prince Waly ou chez les superstars Tiakola et Landy. Il est même présent ailleurs, sur la couverture de French Music, album du popeux Emile. Si l'on remonte le temps, on peut aussi parler de Wejdene qui posait façon présidente à l'Élysée sur son album 16 (2020). Cela peut sembler être un phénomène neuf, mais en réalité, l'usage du symbole bleu-blanc-rouge n'est pas nouveau dans le rap français.

Drapeau français pour rap français

Sur la pochette devenue mythique de l'album "Le Combat continue" (1998), Ideal J, une main agrippe fermement un drapeau français. À première vue, difficile de dire si elle le serre de colère, le tient comme son bien le plus précieux, ou si elle essaye de se l'approprier. Un entretien publié chez Vice avec Armen Djerrahian, photographe connu pour son travail avec Booba, Stromae, Usher ou Nas et collaborateur de La Cliqua, Alliance Ethnik et auteur du shoot qui donne naissance à cette image, nous éclaire.  Djerrahian explique qu'il avait d'abord "fait appel à un homme d’origine africaine, l’oncle de DJ Mehdi en l’occurrence, et on l’avait enroulé dans le drapeau français." 

Cette image, initialement pensée pour porter le disque, est finalement reléguée au dos de la pochette. L'oncle de DJ Mehdi est de dos, le drapeau, immense, l'enroule comme une robe de mariée et traine au sol à ses pieds. Déjà symboliquement chargée, cette idée n'était pas suffisamment forte pour Djerrahian. "Alors, je lui ai demandé de serrer le drapeau le plus fort possible, comme si la France lui appartenait, et on a retenu cette image." L’idée, c’était de choquer, il fallait être violent. Ministère A.M.E.R. l’était aussi, mais c’était compliqué de choquer la France sans couper la tête de Marianne ou autre. Donc on s’est attaqué au drapeau." 

C'est justement cette stratégie du choc qui motive les artistes reprenant le drapeau français en 2026. Quand LinLin et Mob imaginent le clip de "Boogeyman", où l'impératrice pose devant un immense drapeau bleu-blanc-rouge, ils ont en tête que ce symbole est alors au cœur d'un combat : l'extrême droite et les nationalistes se le sont appropriés et en conséquence il y a une gêne sur le reste de l'échiquier politique (et dans la population) à s'afficher avec, de peur d'être associé à des idées nauséabondes. Le sens du drapeau avait glissé d'un symbole rassembleur, d'une forme de patriotisme ouverte à tous, à un nationalisme qui exclut une partie de la population. Pour LinLin et Mob, il était donc urgent de se le réapproprier, pour rappeler que l'on peut se reconnaître dedans et en être fier. 

LinLin - BOOGEYMAN

C'est à peu de chose près ce que disait Prince Waly, rappeur francilien qui a dans son répertoire quelques phases hostiles à la fachosphère, notamment "Fuck Jordan, qu'il se barre de là" dans Charm-El-Cheik. Invité à se représenter lors d'un concert exceptionnel à l'entre-deux-tours des législatives anticipées de 2024, où une percée spectaculaire de l'extrême-droite a eu lieu, Waly empoigne un drapeau français en s'adressant aux quelques milliers de personnes dans le public : "Faut pas avoir honte de ce drapeau, car ce drapeau nous appartient, la France c'est nous." 

Chez Soli, jeune rappeur plébiscité depuis la sortie de son titre "Un Facho K.O.", il y a également une question de choc. Le clip qui accompagne le morceau, et qui est l'une des principales raisons de son succès, il dégomme, avec une mise en scène cartoonesque, des figurants portant des masques à l'effigie de leaders de l'extrême-droite française (Marine Le Pen, Éric Zemmour, Jordan Bardella). Soli porte avec lui un drapeau français, pour dire que l'on peut s'afficher avec ce symbole patriote, et refuser les idées de l'extrême droite. 

Bleu-Blanc-Rouge (2026 Edit)

Même chez les adeptes de l'usage du drapeau dans la pop, tout le monde ne semble pas complètement à l'aise avec le symbole. Les artistes font alors le choix de le twister, pour en détourner ou plutôt préciser le sens, de peur qu'il ne soit pas compris. Prenons Ruccie, jeune emcee découvert avec le clip d"'ISF Type SHI", où il plaide pour le retour de l'impôt sur la fortune. Avec humour, il dit qu'il en a besoin pour savoir s'il est vraiment blindé, mais son drapeau, qu'il porte avec lui sur scène, nous fait comprendre que c'est aussi pour des raisons idéologiques. Au centre de son bleu-blanc-rouge, il place une arme à feu et une faucille, clin d'œil au symbole communiste-léniniste. On comprend donc que l'ISF, il le veut surtout pour rétablir un partage des richesses. D'ailleurs son drapeau n'est pas vraiment aux bonnes couleurs, et pointe vers le rose. Un remix inspiré par la pochette de l'album Pink Tape de Lil Uzi Vert, qui affiche une version rosée du drapeau américain. 

Tiakola et Landy ont aussi accompagné leur drapeau d'une icône supplémentaire. Sur "Ronnie Kray", la caméra capture un immense étendard bleu-blanc-rouge, avec au centre les chiffres 93, pour la Seine-Saint-Denis. La sortie de ce clip a lancé une vague de cyberharcèlement chez les fafs de France, pour qui associer des artistes du 93 et le drapeau France est un crime. Tant pis pour eux, Tiakola rempile avec le visuel de "Savage", cette fois-ci avec un pavillon repensé par le designer Pierre Bassene. La section blanche du motif devient alors une étoile, (empruntée au Petit Prince de St-Exupéry) qui s'étend sur les bandes rouges et bleues. Bassene explique aux médias Noiresœur avoir voulu "représenter une France qui nous ressemble sans exclure qui que ce soit". 

Ruccie et Pierre Bassene ont donc une réponse différente de LinLin Prince Waly et Soli au glissement sémantique du drapeau français, récupéré par la droite, l'extrême-droite et leurs sympathisants ces dernières années. Leur choix n'est pas de combattre directement pour ce symbole, en le reprenant tel quel, mais de créer un nouveau symbole, qui sert à redéfinir ce que veut dire le drapeau. Ce faisant, ils nous aiguillent vers leurs sensibilités politiques : Ruccie semble souhaiter une France qui partage, plus égalitaire, inspirée pourquoi pas par des valeurs de gauche et du communisme, et Bassene lui à l'air de vouloir trouver un symbole dans lequel tout le monde peut se reconnaître, allégé des idées qui y ont été accolées par les mouvements politiques récents. 

Porte-étendards 

Ce soudain élan d'amour pour les étendards n'est pas exclusivement national. La scène de rap d'Occitanie, comprenant des noms comme LEDOUBLE (Montpellier/Narbonne), OGLounis (Nîmes), Realo (Toulouse) ou Deelee S (Castelnaudary), s'affiche avec le drapeau occitan sur scène et dans des clips, dans une volonté de représenter la région, dans une scène nationale longtemps centralisée sur l'Île-de-France et Marseille. De même, la drapeaumania n'est pas un phénomène strictement français. Au Québec, les blanc-becs new wave Kinji00 et IB66 rockent le Fleurdelisé, pavillon bleu royal avec une croix blanche et quatre fleurs de lys. Ce drapeau est celui du Québec, mais il représente bien plus que ça : il est le symbole du mouvement pour un Québec souverain, libéré du Canada. Kinji00 s'en empare en faisant référence à des discours et des figures de la Révolution tranquille, le mouvement souverainiste qui rêve d'un Québec libre, avec des accointances avec la lutte pour l'usage de la langue française, une exception à l'échelle du Canada. Kinji00 et IB66 ont même inspiré Mike Shabb, rappeur montréalais produisant jusqu'ici un rap anglophone, à créer un side-project francophone, Tifloccon, dont l'album Vrai Rap Keb ! (2026) met en scène sur la couverture un révolutionnaire au drapeau fleur de lys levé. 

Les Britanniques participent aussi à ce mouvement iconographique. Jim Legxacy, Nia Archives, Central Cee, Pink Pantheress et Dean Blunt ont tous utilisé (ou posé avec) l'Union Jack, pavillon du Royaume-Uni. Chez eux, il y a un contexte particulier : ce drapeau est celui d'un empire colonial, mais il a été quelque peu vidé de son sens politique au tournant des années 2000 avec le mouvement Cool Britannia, qui mettait à la mode les symboles so British (Big Ben, le thé, les pépés anglais, les bus rouges à deux étages et la Reine d'Angleterre), à la suite de la vague Britpop d'Oasis, Blur et autres. Pink Pantheress et ses contemporains reprennent le son de cette époque-là et le réactualisent, en particulier la jungle, le 2-step, et la pop façon Sugababes. Il est donc logique qu'elles en reprennent les symboles. Il y a aussi un sens politique plus large à leur geste. Dans un article du Guardian s'interrogeant sur cette vague d'intérêt pour le drapeau, craignant peut-être une forme de nationalisme-pop, le réalisateur Lauzza (collaborateur de Nia Archives, Pink Pantheress et Jim Legxacy) précise que « beaucoup de jeunes ne sont pas particulièrement patriotes. Alors, pouvoir réinventer l’Union Jack pour lui donner un nouveau sens, créer notre propre Grande-Bretagne et notre propre culture dont nous pouvons être fiers, ça nous semble juste. (...) C’est pourquoi Jim [Legxacy] peut utiliser ce drapeau et parler de son identité britannique : il incarne quelque chose. » Cette question est particulièrement importante pour Legxacy et ses pairs, étant des britanniques afro-descendants 

D'ailleurs les drapeaux ne représentent pas toujours une nation existante, ils peuvent être le symbole d'un idéal. Le penseur panafricain Marcus Garvey a ainsi imaginé un drapeau dans lequel tous les Noirs américains pourraient se reconnaître : un étendard noir, rouge et vert, dont les couleurs symbolisent respectivement le peuple noir, le sang qui l'unit et l'abondance des richesses du continent africain. C'est le drapeau panafricain. Ila été remixé en 1990 par l'artiste David Hammons qui, en utilisant ces couleurs sur le motif du stars and stripes des États-Unis, invente le drapeau afro-américain. On a pu l'apercevoir récemment chez des artistes noirs américains comme FearDorian, Cleo Reed ou Kendrick Lamar qui l'affiche dans le clip de "Squabble Up". Tous ces usages sont enregistrés alors que les États-Unis vivent le second mandat Trump et que les droits des personnes noires sont menacés. Curieusement, ce drapeau apparait aussi dans la scène française. Rambo Goyard, bouyonneur certifié avec son tube "B.M.S. (By My Side)", l'utilise sur le "Tia Na Sé". Peut-être le verra-t-on bientôt apparaître flanqué d'une version du drapeau français aux couleurs panafricaines ? 

Anaïs Alizon