LA POP FÉMININE CHANGE DE VOIX
Article par Anna Prudhomme
Elles ne veulent plus se taire ! La nouvelle scène pop française.
« Mais c’est une chienne qui a élevé Rome », chante Solann. À 25 ans, celle qui est passée par le conservatoire avant de se faire connaître sur les réseaux sociaux fait de sa colère une matière poétique. Dans Si on sombre ce sera beau, son premier album, Solann fait cohabiter une folk délicate, des arrangements pop et une écriture sombre, traversée par les contes, les mythes et ses propres blessures. Elle y parle de violences, de santé mentale, de fatigue, ou d’amour avec cette volonté, qu’elle revendique elle-même, de « rendre beau » ce qui est douloureux.
Rome - Solann
Depuis quelques années, une nouvelle génération d’artistes féminines transforme la chanson française en espace de parole. Solann, Yoa, Miki, Marguerite, mais aussi d’autres figures comme Adèle Castillon, Styleto ou Zélie, font émerger une pop qui parlent de sexe, de violences, de solitude, de santé mentale, de désir, d’orientation sexuelle, de rapports de pouvoir et de féminité avec une liberté qui aurait encore semblé difficile à imaginer dans la pop grand public il y a quelques années.
Le Collectionneur - Yoa
Ce qui frappe, c’est peut-être moins la nouveauté des sujets que la manière dont ils sont racontés. L’intime n’est plus nécessairement transformé pour devenir présentable. Il peut rester contradictoire, inconfortable, parfois drôle, parfois violent.
Chez Yoa, 27 ans, cette écriture passe par une forme de frontalité presque désarmante. Dans Le Collectionneur, elle raconte des violences sexuelles en s’adressant directement à celui qui les a commises. Sur La Favorite, son premier album sorti en 2025, elle aborde également sa santé mentale, son désir, sa sexualité et ses rapports aux autres. Une parole qui n’est pas seulement confessionnelle : elle transforme des expériences individuelles en objets de reconnaissance collective.
Avec son EP graou, Miki semble prendre exactement le chemin inverse de celui qu’elle avait imaginé au début de sa carrière. Dans une interview donnée à Vogue France, elle raconte avoir longtemps voulu incarner une féminité douce, séduisante, à être « la fille des rêves de tous les garçons dans le public », avant de comprendre qu’elle ne voulait plus composer avec le regard masculin.« Je préfère me concentrer sur moi », explique-t-elle, revendiquant une écriture plus incisive et débarrassée du besoin de plaire.
Miki Cowboy - Miki
Pendant longtemps, la chanteuse pop a été soumise à des normes de féminité particulièrement fortes : jeunesse, beauté, séduction et maîtrise de son apparence. Une enquête sociologique menée en France auprès de musiciens montre ainsi que, dans les musiques populaires, les stéréotypes corporels de la féminité — notamment la jeunesse et la séduction — structurent les carrières et les identités professionnelles des musiciennes.
Cette injonction ne concerne d’ailleurs pas seulement l’apparence. Les recherches sur le traitement médiatique des musiciennes montrent qu’elles sont davantage décrites à travers leur physique, leurs relations ou leur vie personnelle, et avec un vocabulaire plus sexualisé et émotionnel que leurs homologues masculins.
Une analyse récente de près de 30 000 paroles de chansons montre que les artistes féminines sont statistiquement moins présentes dans les espaces musicaux dominés par la colère, même si, lorsqu’elles y entrent, l’intensité de cette colère n’est pas inférieure à celle exprimée par les hommes. Autrement dit, le problème n’est pas nécessairement que les femmes seraient moins en colère : c’est aussi que certaines formes d’expression émotionnelle leur sont moins facilement attribuées ou reconnues.
Solann et Yoa la font entendre ensemble dans Thelma et Louise, un titre qui transforme leur rencontre en véritable cri collectif contre l’impunité et les violences sexistes. Leur duo est intéressant précisément parce qu’il ne met pas en concurrence deux artistes féminines : il les fait exister côte à côte.
Thelma et Louise - Solann ft. Yoa
La sororité devient ainsi moins un thème qu’une manière de faire de la musique. Yoa parle elle-même d’une génération qui ne serait plus dans la compétition entre artistes féminines. Dans une interview à Billboard France, elle décrit l’émergence d’une « pop girlies » française et insiste sur le fait que ces artistes forment une équipe qui se soutient.
Marguerite en donne une autre traduction. Révélée par la Star Academy, elle aurait pu suivre les codes très balisés du télé-crochet et de la variété populaire. Elle choisit au contraire de faire de Les filles, les meufs une chanson sur sa bisexualité, le désir féminin et la sororité. Son premier EP, Grandir, poursuit ce travail autour de la quête de soi, du plaisir, de la solitude et des injonctions liées à la féminité.
Dire que l’on aime les femmes. Dire que l’on a peur. Dire que l’on a été violentée. Dire que l’on prend des médicaments. Dire que l’on désire, que l’on doute, que l’on ne sait pas qui l’on est encore. Dire qu’on est en colère. Et surtout, le dire en chanson, dans un espace autrefois réservé aux histoires d’amour et aux grandes émotions consensuelles. L’intime devient politique précisément parce qu’il cesse d’être vécu seul.
JE NE SERAI JAMAIS. - Zélie
Cette génération ne revendique d’ailleurs pas nécessairement une perfection militante. Elle revendique plutôt le droit à la contradiction. Être féministe et avoir envie de séduire. Être vulnérable et en colère. Parler de sexe sans vouloir être sexualisée. Revendiquer sa féminité tout en refusant les injonctions qui l’accompagnent. Faire de la musique engagée tout en se méfiant de la récupération de ses propres blessures. Solann a elle-même formulé cette inquiétude : celle de voir l’industrie comprendre que les traumatismes « font parler » et pousser les artistes à exposer leur souffrance avant même qu’elles soient prêtes à le faire.
Solann, Yoa, Miki, Marguerite et celles qui les entourent ne forment pas un mouvement homogène. Elles n’ont ni le même son, ni les mêmes références, ni les mêmes manières d’écrire. Mais elles partagent quelque chose de plus difficile à catégoriser : la volonté de ne plus séparer la chanteuse de la personne qu’elle est.